Les manageurs découvrent les neurosciences

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a069012_7063-1u5z1il-dtt0gLe neuromanagement s’intéresse à la motivation, au bien-être ou encore à l’innovation. Le Monde économie, 08.01.2018, par Gaëlle Picut.

Les recherches en neurosciences apportent de nouvelles connaissances sur le fonctionnement cérébral. On a ainsi découvert des concepts tels que la plasticité cérébrale (capacité du cerveau à remodeler ses connexions en fonction de l’environnement et des expériences), les neurones miroirs (qui jouent un rôle dans l’apprentissage par imitation ou dans l’empathie), le cerveau social (les relations aux autres), les biais cognitifs, la force des stéréotypes…

Les neurosciences se sont par ailleurs rapprochées de différents univers : la santé, l’éducation, la psychologie… et le management. Le neuromanagement explore différentes notions relatives au monde du travail : la motivation, l’engagement, la coopération, le bien-être, la prise de décision, l’innovation, etc. Les connaissances issues des neurosciences peuvent-elles aider les dirigeants et manageurs dans leur vie professionnelle et leurs pratiques ?

Pour Pierre-Marie Lledo, directeur de recherche à l’institut Pasteur et au CNRS, on peut devenir un manageur « neuro-amical » – comprendre, capable d’organiser son travail et celui de son équipe pour réduire le stress, d’encourager et de féliciter, de stimuler la créativité et de se préoccuper de l’épanouissement professionnel de ses collaborateurs.

« Cerveau social »

Selon David Destoc, président d’Oasys mobilisation, un cabinet de conseil, il est intéressant d’établir des passerelles entre le management et les neurosciences pour « porter un regard neuf sur des problématiques récurrentes, notamment en termes de gestion d’équipes, de stress et de motivation. Elles offrent des clés d’analyse et d’action intéressantes ».

Depuis deux ans, Oasys s’appuie sur les neurosciences pour ses activités de conseil et de formation. « Nous accompagnons des comités de direction à envisager de nouvelles façons de faire pour être plus agiles et améliorer la prise de décisions. Au départ, lorsqu’on parle de neurosciences, les manageurs sont dubitatifs. Puis il y a une prise de conscience que le cerveau fonctionne ainsi, et ils sont alors prêts à mettre en place de nouvelles ­façons de faire. »

Par exemple, les neurosciences montrent que le cerveau ne peut pas tout faire en même temps. Un comité de direction a ainsi décidé de ne plus prendre toutes les décisions lors de la réunion hebdomadaire, mais de se laisser parfois une semaine de réflexion.

De même, pour donner du sens, les méthodes à l’ancienne (plaquettes, éditos solennels, convention annuelle…) ne sont pas forcément les plus adaptées. Les neurosciences montrent qu’il vaut mieux instaurer des rendez-vous réguliers, multiplier les formats, favoriser les échanges sociaux. Par ailleurs, étant donné l’importance du « cerveau social », les manageurs veilleront à conserver les discussions informelles, les moments de convivialité gratuits, plutôt que de faire la chasse aux temps morts.

Accompagner l’hyperconnexion

Les neurosciences se révèlent également utiles pour accompagner l’hyperconnexion, qui entraîne des phénomènes d’« infobésité » (surcharge d’informations). Ce danger, qui menace le cerveau, peut se traduire par une panne d’innovation, de la fatigue psychique, voire un burn out. Le rôle du manageur est d’aider ses collaborateurs à trier les informations utiles (pour comprendre) des informations futiles (pour savoir), en évitant de les bombarder de mails, en simplifiant les tableaux de bord ou en leur laissant la possibilité d’agir.

Car si le cerveau se contente de recevoir des informations mais ne peut pas agir, cela est source de stress et de mal-être. « Ne pas confondre pression et performance », résume Pierre-Marie Lledo. D’où l’importance de s’octroyer de vraies pauses, déconnectées. « Des moments précieux de vagabondage intellectuel, d’ébullition. C’est souvent là que l’on a les idées les plus créatives », souligne le chercheur.

Les neurosciences permettent également de mieux comprendre les circuits de la motivation, de l’engagement, de la reconnaissance. Elles montrent que de nouvelles compétences sont acquises d’autant plus rapidement qu’il y a du plaisir. Le rôle du manageur est donc de créer du désir chez ses collaborateurs afin de nourrir leur engagement.

Ainsi, les neurosciences peuvent accompagner les manageurs face aux défis et aux transformations du monde du travail. « Il s’agit d’adapter le monde du travail au fonctionnement cérébral, plutôt que l’inverse », conclut Pierre-Marie Lledo.